Nadia Yala Kisukidi )) Repos de Maât

Kama: Tu as terminé par Hegel?

Akayovu: Peut-être aussi avec lui. Mais, tu as bien vu, je pense que j’ai surtout terminé, pausé, avec un début, à la vue du philosophe Maniragaba Balibutsa et sa déconstruction de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, dont il reconnaît la démarche moins rationnelle qu’idéologique, pour ainsi souligner que “Nous avons donc devant nous l’éthnocentrisme blanc sous sa forme aigüe. Et là nous sortons en fait du rationnel pour entrer dans le passionel où ce n’est plus la force du raisonnement mais la force tout court qui compte. Ici nous devons dire ‘non’ tout simplement.”

Kama: Ce non qui t’a fait dire oui sur les pas vers la vie. Ce oui qui t’a fait voir et entendre Maniragaba Balibutsa que tu as croisé, une rencontre anticipée dans le passé de 1985 que ta mémoire te donne à voir, à la rencontre de ses écrits, sur les ondes de la tracée de tes pas avancés vers la colline, et ses champs de thé

Akayovu: Le temps d’arriver, de me poser sur les sillons

Kama: Au passage, cette faille dont tu parles dans ce texte que tu as partagé?

Akayovu: Je m’y immerge, ça fait déjà un temps.

Kama: Les plaques bougent?

Akayovu: Oui. Et avec elles, toutes les communautés de philosophes du monde africain, qui m’ont mis en route vers le mont de Kigali. Ce bout de texte “On n’en parlera plus” n’est que le début d’épisodes du dialogue vocalisé que j’entretiens depuis longtemps, tout bas, avec toutes ces voix – sur la voie tracée par le cœur, là où respire la raison, dans le monde africain. Le cœur où résonnent les ondes que l’Existant transmet et émet, Le cœur où résonne la raison.

Kama: Ta tasse de thé…

Akayovu: …Ça, tu peux le dire

Kama: Non, je veux dire, ta tasse de thé là maintenant, c’est du icyayi que je sens, le lait de vache à deux ceuillerées du thé qui pousse au-dessus du lac Kivu?

Akayovu: Oui. Tu l’as bien senti. C’est le repos. Je me remets à la lecture. À l’écoute. Après avoir partagé ce thé, tout bas, sur le mont Kigali, avec Nadia Yala Kisukidi.

Kama: Quand ça? J’ai manqué ça?

Akayovu: Le temps est décalé -_—_ On a parlé entre tes parois –_-_-__–

Kama: Vous avez parlé, parlé de quoi?

Akayovu: De toutes ces questions que je me pose. Si opposer ne serait pas intensifier. Tout ce temps qu’ils nous occupent, on s’occupe d’eux. Le temps d’opposer nous a aussi opposé, les uns aux autres. Alors qu’il y a tant à retrouver, re-poser, re-composer, re-membrer. Toutes ces questions que je pose. Sans jamais les émettre, sauf dans mon cœur où résonnent les ondes à la bonne heure.

Kama: Questions de quel genre?

Akayovu: Pourquoi encore faut-il débattre là où d’autres continuent à battre ? Le champ de bataille, depuis un bail, devrait céder au champ de mil, il a mille raisons de retrouver ses bourgeons, reprendre ses élans au lieu de s’offrir au flanc, respirer les airs de paix au sommet des manguiers, s’ouvrir aux bourdonnements du nouveau vent que nous susurrent les ondes et les chants des Souimangas de l’Ouest à l’Est, à nous insuffler la vie, mais à répondre au déni, à force, on dénie là où on pourrait sentir la vie, dire oui, s’ouvrir. Les tentatives de nous tendre vers la tentation portent les mêmes traces, on les reconnaît de loin.

Combien nos ancêtres et nos anciens nous on remembrés ce dont il s’agit. D’une reconnection avec l’esprit qui anime nos cultures encore aujourd’hui. Pour se reconnecter les unes aux autres, pour agir avec épanouisssement. Ainsi les rappels dAlassane N’Daw dans la revue Présence Africaine de 1966, se souciant de savoir “Peut-on parler d’une pensée africaine?”, pour aller directement au contenu qui “doit, en premier lieu être dégagé, de la connaissance des données culturelles africaines dans le cadre de l’héritage traditionnel.” Toute philosophie, toute science de l’esprit, part de visions du monde qui fondent la culture en question. La science de l’esprit africaine est en accord avec sa cosmologie.

Comme l’évoque Alassane N’Daw, “la sagesse africaine ne s’apprend plus dans nos écoles. Nous allons essayer d’en retrouver la structure à travers la description de l’éducation traditionelle africaine, c’est-à-dire de la façon dont cette sagesse se transmettait.” Font partie des fondements de la tradition: l’initiation, le règne par ordre moral, la maîtrise de contes et de proverbes comme valeur d’autorité morale, la sagesse philosophique “et parfois l’accession à des séminaires secrets, ésotériques où des recherches d’ordre moral et technique étaient reprises.”

L’auteur rappelle: “la sagesse ainsi enseignée présentait un aspect cosmique et social : l’équilibre spirituel de la société dépendant du rapport de la vie sociale et du cosmos. La suprême perfection consistait à adapter le rythme cosmique au rythme social. Cette perfection reposait sur une base communautaire qui limitait l’individualisme et refusait l’isolement. Elle se fondait sur une spiritualité vivante qui affirmait la permanence des liens entre les morts et les vivants. Elle était, en définitive, lutte pour sauvegarder la vie, l’homme étant dans la société l’élément premier, la valeur capitale.”

Tout cela nos mères et tantes peuvent nous enseigner, renouer, recréer, sans devoir avoir à recourir aux écritures et lectures incitées par ces destructeurs de vies, leurs anthologies et académies, leur copies et auto-validations proprement dit, sans tenir compte ce que la vie instruit, pourquoi courir dans les bras de celui qui abat, pourquoi louer ses édifices, à se retrouver édifié par leurs maisons d’éditions parsemées par milliers, on se retrouve leurrés par le nombre et l’arme, un bras tient le livre livré à l’inflation, l’autre sous-tend le canon, et tous deux ils tirent sur ceux-mêmes qui se hâtent de les approuver, quand c’est bien notre fidélité à leur mal qu’ils veulent éprouve.

Et on fait signe de récalcitrer, rétorquer les ruminements tordus, pourtant, tout ce temps, en vue de résurrection, abasourdissant les résonances de la raison africaine portée dans le cœur où le cerveau ne s’évade pas, écarter et descarter le je-suis-qui-j’ai-pensé, qui n’a jamais rien appris de la vie, car on comprend ce qu’on prend et on apprend jamais sans leurre mais plutôt par Cœur, fini les jeux aux Cartes trop souvent battues et prévisibles pas moins, le mal se sent de loin, la vérité tendait la main trop souvent au cerveau qui ne voit rien à ne rien y sentir, elle passera encore par le feu et ne brûlera pas, comme le dit la sagesse du Rwanda,

mais cette fois-ci on ne pleurera pas portée par les plaies de la poétesse Ketty Nivyabandi, on a trop souvent pleuré, tant de fois que l’école de la vie a rougi nos yeux, et combien de fois l’adage rwandais à soufflé sur nos plaies, car l’enfant apprend quand les yeux sont rouges, les leçons apprise par cœur souffrent à présent, dans ce présent composé, il y a tant à décomposer et recomposer la terre avec le compost bien validé par le cœur, addressé aux cœurs, le compost composé de références bien choisies, pour ne pas s’effondrer avec l’édifice qui s’auto-aclame et en fait un business,

un business appelé philosophie qui a remplacé les choses de l’esprit par ceux de la tuerie, comme le canon de philosophie dirigé par Hegel et compagnie, qui dénie ce qu’encore Platon dans “Phèdre” avait confirmé, que les Grecs se sont inspirés de la science de l’esprit venue de nos terres, dans l’Egypte africaine ancienne, de leur science “zaabia” que l’auteur Yette Bayika Bi Yede I Likale Li Job retient dans son ouvrage “Sur l’origine de la philosophie”, se disant être fondé[s] de considérer comme amplement justifée, l’idée que la ‘philosophia’ grecque n’est qu’un héritage, assumé certes, mais un héritage qui consacre l’humilité et la dévotion des initiés Grecs, et la reconnaissance attestée de la filiation de sophia au zaabia/sabia, science millénaire d’origine égyptienne.

Reconnaître que le savoir d’un Hegel se compose des sciences de nos ancêtres, de nos mères comme de nos pères, et que l’enjeu descartien et la pioche hegelienne nous tendent vers le piège, voué à effacer l’impact solide des voix de mères et de tantes philosophes, des enseignantes de la vie. Il faut bien recomposer le compost, se fier de l’autoréférentiel d’un canon qui tue, considérer que penser l’Afrique avec Hegel ou Bergson ou Merleau-Ponty — sans apporter le référent philosophique de nos cultures d’Afrique — risque de nous remettre sur les pas vers le démenti,

comment sinon comprendre que, dans la France des droits de l’homme, tous ces hommes du “comité de patronage” de la revue Présence Africaine, que V. Y. Mudimbe rappelle dans “Rues Descartes“, comment comprendre les méthodes coloniales d’intimidation d’un Marcel Griaule qu’ailleurs Seloua Luste Boulbina retient dans “l’Afrique et ses fantômes” et son chapitre “L’Histoire, une architecture intérieure”,

d’un Marcel Griaule qui collectionne 3500 objets pour le Musée d’ethnographie du Trocadéro à Paris, un Marcel Griaule qui se vent l’ami des Dogon, l’ami de l’Afrique trop bien acheté qui fait marcher les plus aimables, à faire d’eux ses insruments d’études coloniales vêties du nom d’ethnologie, comment pourrais-je ne pas contester les paroles bienvaillantes vis-à-vis de ceux pour qui les droits de l’homme restent les droits de l’homme colon, comment pourrais-je ne pas contester les analyses de V. Y. Mudimbe dans “Rue Descartes”, suivant lesquelles si « Noir » semble être un concept transparent, « Africain » pourrait ne pas l’être du tout. Culturellement, l’anthropologue Marcel Griaule et le savant pacifiste Théodore Monod, bailleurs de fonds inconditionnels de la revue, sont profondément africains.

Je ne pourrai y croire.
Ni à Merleau-Ponty et ses analyses, Merleau-Ponty et son déni de philosophie africaine, dont je connais presque tous les écrits, et qu’il m’indigne de penser que je puisse y rechercher une référence africaine en vain, pensée qui m’est venue lorsque que j’ai appris que, lui aussi, présidait ce comité trop longtemps habitué à patronner, qu’il manque de thématiser même après ce premier congrès, international, monumental,

Merleau-Ponty et sa voix du silence face à un mouvement de dépassement,
Merleau-Ponty qui, malgré sa proximité, ne se rendait pas compte que ce qu’il appelait “phénoménologie” sous le prisme de la “chair” est bien le copier-coller d’une approche scientifique ancestrale du vivant, dont les sociétés se rapprochent par co-habitation et observation, dans les cultures non-européennes, en l’occurence africaines, une science du vécu, transgressant la phénoménologie européenne dont l’enseignement de la réalité s’avère bien plus détaché que respiré-co-habité-traversé,

tandis que, de l’autre rive, cette science du vivant-vécu, que Esiaba Irobi respire dans sa “Philosophy of the Sea”, accentuant que Using Maurice Merleau-Ponty’s redefinition of the phenomenon, I will then show, from an African and African diasporic epistemic and performative perspective, how this concept is best understood not through abstract thinking or intellectual sumo wrestling or literary textbook-bound knowledge but through the experiential, physical dimension of embodied performance as obtains in many African and African diasporic working class, religious, social and political communities. Les observations minutieuses d’expériences précieuses, radieuses jusqu’à fastideuses, dont M. Merleau-Ponty n’a pas pu ne pas connaître les analyses détaillées sur l’art visuel, l’économie, la politique, la littérature – tant les érudits africains de la Présence défendue en France en témoignent dans la revue.

Mais quel bon, à cette heure, à passer en revue leurres et malheurs, quand attendent la vie, ce qui nous fait vibrer, ce qui nous donne l’élan, je m’étonne, cependant, de lui accorder le nom latin de “laetitia” que lui donne N. Y. Kisukidi, ce recours à la terminologie occidentale ferait penser que cette expérience est étrangère à notre terre-mère, alors que la joie de créer, la force vitale, est ancrée dans Ankh et dans Ntu, dans le contact de l’eau avec la terre, dans ce que nos ancêtres nous ont enseigné, de Maât à Isis, et au-delà de l’égyptocentrisme, vers les sciences variées des Africains situés aux différents coordonnées du soleil, répondant aux ordres variés du cosmos, sous des continuités et ré-orientations de traditions visant l’épanouissement, tout au long du trajet planétaire

où Paris(is) n’est qu’une station dans un long voyage humain,

pour qui veut vivre et terminer de sasser et ressasser ce dont la vie, pour vivre, ne cesse de se lasser: la destruction.

Pour reconstruire. Remembrer. Revivre.

Kama: Tu as dit tout ça tantôt?

Akayovu: Oui, tout bas, entre les parois de tes fibres

Kama: Laisse-moi prendre ma sieste, me remembrer, t’écouter…

Akayovu: Je t’accompagne, il fait temps, pour commencer… ici quelques bribes –__—-_

Interview Akayovu avec Nadia Yala Kisukidi, Berlin, 2018